Trajectoires hybrides

Couplage, dépendance et continuité entre corps, technologies et institutions

Un stimulateur cardiaque intervient en permanence dans une boucle de régulation biologique. Un implant cochléaire transforme le son en signaux électriques que le cerveau doit apprendre à interpréter. Une ville connectée relie administration, infrastructures, capteurs et actions quotidiennes. La médecine fondée sur les données met en relation données du patient, analyse technique et jugement clinique.

“Hybride” ne désigne pas ici une classe morale. Le terme regroupe des cas dans lesquels le couplage de composantes hétérogènes devient lui-même l’objet de l’analyse.

Cette page illustre la manière dont l’éthique des trajectoires examine l’autonomie, la capacité de connexion et la persistance dans ces situations.

Trois implants

Un stimulateur cardiaque surveille le rythme du cœur et fournit des impulsions électriques lorsque cela est nécessaire. Le corps humain reste le point de référence principal du traitement.

Un implant cochléaire implique un couplage fonctionnel plus étroit. Un microphone capte le son, un processeur le convertit en signaux électriques, puis le nerf auditif les transmet. Le cerveau doit apprendre à traiter cette nouvelle structure de signaux.

Les interfaces cerveau-machine vont plus loin. Des signaux neuronaux peuvent commander un curseur ou une prothèse. L’entraînement modifie la manière dont la personne utilise l’interface et y réagit.

Dans ces cas, la trajectoire de référence est relativement claire: il s’agit de la trajectoire de vie et d’action de la personne. La question est de savoir ce que le couplage technique fait à cette trajectoire.

Davantage de capacités peut aussi produire davantage de dépendance

La technologie peut ouvrir un espace réel de possibilités. Une personne peut retrouver l’ouïe, la vue, le mouvement ou une partie de sa stabilité corporelle.

Le même gain peut dépendre de nouvelles conditions: pièces de rechange, batteries, logiciels, composants compatibles, soins spécialisés ou maintien du support par un fabricant.

L’implant rétinien Argus II montre pourquoi cela compte. Environ 350 personnes ont reçu le système. Après l’arrêt du support, les utilisateurs sont restés avec une technologie implantée dont la maintenance et le remplacement étaient devenus beaucoup plus difficiles.

Ce cas n’est pas un argument contre les implants.

Il montre une structure plus précise: une personne peut gagner des capacités pratiques tout en devenant plus dépendante de conditions techniques qu’elle ne contrôle pas.

L’éthique des trajectoires distingue donc autonomie nominale et autonomie structurelle.

L’autonomie nominale concerne le pouvoir formel de décider.

L’autonomie structurelle demande qui contrôle réellement les conditions dans lesquelles les possibilités d’action demeurent accessibles.

Une personne peut vivre de façon très autonome alors qu’une fonction essentielle dépend toujours d’un seul acteur extérieur.

Les deux descriptions peuvent être vraies simultanément.

Trois questions pour un couplage

Autonomie: Qui contrôle les conditions du couplage? La personne concernée peut-elle modifier des arrangements importants, changer de fournisseur ou éviter une dépendance à une infrastructure unique et indispensable?

Capacité de connexion: Quelles trajectoires nommées sont renforcées par la connexion, et lesquelles sont affaiblies? Un implant peut soutenir la communication, le travail ou la participation sociale. La même technologie pourrait devenir destructrice pour une autre trajectoire si un employeur en faisait une condition d’accès à un emploi.

Persistance: Comment la trajectoire continue-t-elle sous l’effet du changement? Un processus d’apprentissage humain n’est pas identique à une mise à jour logicielle. Lorsque le cerveau apprend à travailler avec une nouvelle interface, la trajectoire humaine change par sa propre activité. Lorsqu’un fabricant remplace le logiciel, le changement vient de l’extérieur.

Les trois dimensions ne sont pas combinées en une valeur globale.

Smart city: quand les objectifs de la gestion peuvent être révisés

Dans une smart city, la trajectoire de référence est moins évidente que dans le cas d’un implant.

L’infrastructure technique peut coordonner la circulation, l’énergie, les bâtiments ou les services publics. Parallèlement existe une trajectoire politique au sein de laquelle habitants et institutions décident de ce que ces systèmes doivent chercher à optimiser.

Le projet Quayside à Toronto rend cette distinction concrète. Sidewalk Labs a proposé un projet de développement urbain numérique de grande ampleur. Waterfront Toronto a organisé des consultations publiques et traité les retours du public comme un élément explicite de son examen. Le réalignement ultérieur a réduit le projet d’IDEA District de 190 acres aux douze acres de Quayside, tandis que Waterfront Toronto a repris la direction en matière de protection de la vie privée et de gouvernance numérique.

Ce cas ne démontre pas que la participation produit automatiquement un bon développement urbain.

Il montre quelque chose de plus étroit: les objectifs et la gouvernance d’un projet urbain technique peuvent eux-mêmes devenir l’objet d’une révision effective.

C’est important pour l’autonomie.

Un système peut offrir de nombreux services utiles aux habitants sans leur donner d’influence réelle sur les objectifs qui structurent ces services.

La question de l’autonomie n’est donc pas seulement: “Puis-je utiliser ce service?”

Elle est aussi: “Les personnes concernées peuvent-elles modifier ce que cette infrastructure cherche à optimiser?”

La frontière du système reste ouverte. L’infrastructure technique, l’autogouvernement politique et la ville comme processus social plus large ne constituent pas une seule et même trajectoire.

Traitement fondé sur les données: qui peut encore réviser un jugement?

En médecine, le couplage hybride apparaît souvent dans le processus de décision plutôt que dans le corps lui-même.

Un système analyse des données. Le personnel clinique évalue le patient. Le patient apporte ses objectifs, ses préférences et sa situation vécue.

En 2018, IDx-DR a reçu aux États-Unis une autorisation De Novo comme système de détection automatisée de la rétinopathie diabétique à partir d’images de la rétine.

Cela compte parce qu’un logiciel médical n’est pas toujours une simple couche de conseil. Un système peut accomplir de manière autonome une tâche diagnostique clairement délimitée.

Pour l’éthique des trajectoires, la formule “un humain reste dans la boucle” est donc insuffisante.

Des questions plus utiles sont:

Le personnel clinique peut-il contrôler ou contester le résultat technique?

D’autres éléments de preuve peuvent-ils entrer dans la décision?

Le patient peut-il comprendre le rôle joué par le système?

La technologie peut renforcer le jugement clinique en apportant des informations supplémentaires. Elle peut aussi affaiblir l’autonomie si les résultats sont pratiquement impossibles à vérifier ou si les routines institutionnelles rendent la contestation coûteuse.

Une question de long terme reste ouverte. Une introduction ponctuelle peut améliorer la pratique, tandis qu’une longue succession d’introductions peut modifier les capacités que le personnel clinique continue d’exercer lui-même.

Un seul cas local ne permet pas de trancher cette question.

Cette page ne prétend pas le faire.

Conséquence

La dépendance n’est pas automatiquement un défaut. Aucune personne et aucune institution n’existent indépendamment de leur environnement.

La dépendance devient éthiquement pertinente lorsqu’une condition essentielle de continuité est liée à un point que la trajectoire concernée ne peut ni influencer ni remplacer.

Dans des cas concrets, la maintenabilité, la substituabilité, l’interopérabilité, la possibilité de révision ou la participation effective peuvent donc devenir importantes.

Il ne s’agit pas de dimensions supplémentaires au-delà de l’autonomie, de la capacité de connexion et de la persistance. Ce sont des points d’observation possibles de la manière dont les trois dimensions sont organisées dans un cas précis.

Le diagnostic ne détermine pas non plus automatiquement une seule solution juridique ou technique.

Toute réponse politique exige encore une justification technique, juridique, médicale et institutionnelle.

Positionnement

La dépendance à un fabricant, la réparabilité, l’autonomie médicale, la vie privée et la gouvernance urbaine participative sont déjà des thèmes bien établis en neuroéthique, en éthique médicale, dans l’évaluation des technologies et dans les études urbaines.

L’éthique des trajectoires ne prétend pas les avoir découverts.

Cette page illustre ce qui devient visible lorsque trois questions structurelles sont posées ensemble:

Qui peut façonner la continuité de la trajectoire pertinente?

Quelles connexions soutiennent d’autres trajectoires et lesquelles les affaiblissent?

Comment la trajectoire peut-elle rester capable de continuer sous le changement?