Deux personnes sont assises devant le même agent conversationnel. Toutes deux tapent une question. La première écrit : “Fais-moi un résumé de ce sujet.” La seconde écrit : “Je travaille à une comparaison entre X et Y pour le public cible Z. Quelles sont les trois différences structurelles les plus pertinentes pour ce public, et où sont les limites de la comparaison ?”
Toutes deux reçoivent une inférence propre, la réponse. L’une sonne plausible ; elle est générique, superficielle, interchangeable. L’autre est précise, différenciée, utile. Les deux personnes tiennent leur réponse pour bonne. La différence ne tient pas à l’outil, au modèle. Elle tient à la question.
Ce n’est pas un phénomène marginal. C’est un principe structurel de l’usage de l’IA.
Le miroir amplificateur
Une métaphore volontiers employée est le miroir : l’IA comme miroir te montre qui tu es. C’est trop passif. Il ne montre que ce qui est là.
L’IA, elle, amplifie.
Elle renforce ce que l’usager apporte. De bonnes questions produisent de meilleurs résultats ; de mauvaises questions produisent une médiocrité qui sonne plausible.
L’horreur du cabinet des glaces ne tient pas à se voir soi-même. Elle tient à ne pas se reconnaître dans la sortie et à ne pas pouvoir pour autant en juger la qualité.
Ce qu’on appelle l’effet Dunning-Kruger décrit un biais possible de l’auto-évaluation en cas de compétence faible : ce sont justement les connaissances manquantes qui peuvent rendre plus difficile l’appréciation de sa propre performance. L’IA donne à cet effet un levier technologique. Qui ne sait pas poser de bonnes questions n’obtient pas de bonnes réponses, mais tient ces réponses pour bonnes. D’où une illusion de compétence qui se stabilise elle-même (voir par exemple KIKOLAUS).
L’accès n’est pas la liberté
Toute personne disposant d’un accès à internet peut utiliser un modèle de langue. Aucune autorisation, aucun examen, aucune condition. C’est ce que l’éthique des trajectoires appelle l’*autonomie nominale* : la liberté formelle de faire quelque chose.
L’*autonomie structurelle* est autre chose. Elle décrit la capacité effective d’employer l’outil souverainement : poser les bonnes questions, évaluer la sortie de façon critique, connaître les limites du système.
L’éthique des trajectoires a élaboré cette distinction pour un autre contexte. Un travailleur de plateforme qui accepte des missions via Fiverr a nominalement une autonomie maximale : pas de supérieurs, gestion libre du temps. Structurellement, il est minimalement autonome : l’algorithme détermine sa visibilité, les évaluations des clients déterminent son avenir.
L’usage de l’IA suit le même motif. L’autonomie nominale est identique : tout le monde a accès. L’autonomie structurelle diverge au maximum.
Les ciseaux invisibles
C’est là que réside, de notre point de vue, une charge explosive sociale. Les ciseaux ne s’ouvrent pas entre usagers et non-usagers de l’IA. Ils s’ouvrent entre usagers compétents et incompétents. Et ils sont invisibles, parce que les deux groupes emploient le même outil.
Une entreprise qui met en œuvre l’IA sans pouvoir juger de la qualité des sorties produit systématiquement des résultats médiocres à grande vitesse. La vitesse est prise à tort pour un gain de productivité. Ce n’est pas un scénario hypothétique : dans le groupe de cadres et de spécialistes IT et tech interrogé par Pluralsight, une part considérable faisait état de projets d’IA interrompus ou échoués en lien avec des lacunes de compétence. Dans une enquête de Gartner auprès de salariés d’organisations qui emploient déjà l’IA dans la chaîne d’approvisionnement, 94 pour cent se montraient ouverts à l’IA ; 36 pour cent parvenaient, après l’enquête, à l’intégrer dans les flux de travail existants.
Au niveau de la société, il en résulte une fracture plus difficile à traiter que la perte d’emplois dont tout le monde parle. La perte d’emplois est visible, mesurable, politiquement négociable. Les ciseaux de compétence sont invisibles, parce que celles et ceux qui les subissent ne savent pas qu’ils les subissent.
Ce que cela signifie pour le débat
Le débat public sur l’IA tourne autour de deux positions : l’IA détruit des emplois (pessimisme) ou l’IA en crée plus qu’elle n’en détruit (optimisme). Les deux manquent le problème.
La question pertinente n’est pas de savoir si l’IA crée ou détruit des emplois en net. La question pertinente est : qui peut employer l’outil de manière à en sortir renforcé, et qui est rejeté plus loin en arrière par sa propre incompétence, sans s’en apercevoir ?
Régulation et développement des compétences traitent des problèmes différents. Pour la lacune de compétence décrite ici, la régulation seule ne suffit pas ; le développement d’une capacité de jugement propre attaque immédiatement l’autonomie structurelle des usagers.
L’éthique des trajectoires formule cela comme une question diagnostique : une intervention soutient-elle l’architecture de rétroaction du système concerné, ou la remplace-t-elle ? Obligations d’étiquetage et interdictions peuvent limiter des risques, mais ne remplacent aucune capacité de jugement propre. Le développement des compétences vise en revanche immédiatement la capacité d’examiner soi-même les sorties.
La contre-thèse qui manque
Une analyse unilatérale serait incomplète. L’IA rend en même temps possible une démocratisation exceptionnellement large des outils cognitifs. Qui n’avait jusqu’ici aucun accès à des avocats, des traducteurs, des tuteurs ou des conseillers y a désormais accès. Dans les pays à bas revenus, où l’exposition à l’IA est moindre, l’optimisme envers l’IA domine (Stanford HAI, 2026).
La peur qui l’accompagne est un phénomène des pays industrialisés. La chance qui émerge est globale. Les deux sont vrais. L’éthique des trajectoires appelle cela un *profil de couplage mixte* : couplage constructif (démocratisation) et couplage destructeur (amplification des compétences) dans le même système. Les systèmes réels ont presque toujours les deux.
La fêlure ne passe pas entre partisans et adversaires de l’IA. Elle passe entre celles et ceux qui comprennent les ciseaux de compétence et celles et ceux qui ne les voient pas du tout.