Un marchand laisse onze chameaux : la moitié au fils aîné, un quart au deuxième, un sixième au plus jeune. Onze ne se partagent pas ainsi. Un juge y ajoute son propre chameau, ils sont maintenant douze : six, trois, deux, soit onze de nouveau. Le douzième reste, le juge l’enfourche et s’en va. L’ordre ne se résout qu’une fois ajouté un élément qui ne lui appartient pas, qui ne possède rien en elle et qui à la fin disparaît de nouveau.
Slavoj Žižek raconte volontiers cette parabole. Dans son cours munichois de mai 2026, il l’utilise pour aiguiser une inquiétude : resterons-nous, nous les humains, interpellables comme sujets une fois entièrement enchâssés dans l’IA ? Son illustration est la série “Pluribus”. Un virus relie presque toute l’humanité en une seule conscience. Tous savent la même chose, veulent la même chose ; la nuit, ils reposent en silence dans de grandes salles, parce qu’entre eux ne subsiste plus de différence dont on pourrait parler. Une seule reste à l’écart, l’écrivaine immunisée Carol. Les reliés ne la traitent pas en ennemie. Ils s’accrochent à elle, “happy to encounter a mind that is not part of them”. Carol est le douzième chameau de cet ordre : précieuse du seul fait qu’elle se tient dehors.
Le cœur est ainsi nommé. Ce qui manque aux reliés n’est ni intelligence ni savoir. C’est la différence. Entre moi et toi, celle qui rend une conversation nécessaire. Entre ce que je veux et ce que j’ai, celle qui maintient le désir en mouvement. Entre moi et ma situation, celle qui permet d’interroger cette situation. Là où cette différence disparaît, il reste une mise en réseau maximale et pas une seule liaison vivante.
Ce qui intéresse Žižek, c’est la chute lente. Chez nous, la même différence s’efface sans virus, par des couplages qui font du bien : l’exaucement immédiat, qui referme l’écart entre le souhait et la réponse, et le cadre par lequel tout doit passer pour compter, et qui déclare reste tout ce qui est intraduisible. L’inquiétant tient à ce que personne ne signale de dommage. Qui vit dans de tels couplages est satisfait. Une éthique qui attend les plaintes arrive ici trop tard. On reconnaît le processus à des endroits quotidiens. Un fil qui répond à la question suivante avant qu’elle soit posée. Un assistant qui a déjà formulé l’opinion à laquelle on voulait encore parvenir. Chacune de ces commodités retire un petit écart, et aucune ne se ressent comme une perte.
C’est exactement en ce point qu’intervient un principe porteur de l’éthique des trajectoires. Elle lit les systèmes comme des trajectoires, comme des processus dotés d’une direction propre, et retient : la liaison vit de la diversité. Deux trajectoires n’ont quelque chose à se donner que tant qu’une différence subsiste entre elles. Les reliés de “Pluribus” donnent à voir ce principe d’hétérogénéité par son revers : tout partagé, plus rien à partager.
Cela déplace le regard, des deux extrémités vers ce qui se trouve entre elles. Quelqu’un se confesse à un agent conversationnel en sachant parfaitement que personne n’écoute, et éprouve pourtant du soulagement. Lu en termes d’ontologie processuelle, on ne voit pas là deux grandeurs séparées, un humain abusé et une machine vide. De leur couplage naît un tiers, doté d’une direction et d’une durée propres, qui peut se briser alors que les deux côtés restent intacts.
Ce couplage porte aussi le projet dont ce texte est issu. KIKOLAUS est le travail continu entre un auteur et un modèle de langue ; ce texte-ci est né ainsi lui aussi. Cela fonctionne parce que d’un côté il n’y a pas de sujet et que ce savoir reste éveillé. L’humain donne la direction et porte la responsabilité, le modèle tient ouvert l’espace du possible et ne revendique pas le résultat pour lui. L’asymétrie est ici la condition, non le défaut ; c’est précisément la différence avec l’autre bord qui porte la liaison. La même constellation bascule dans le destructeur dès que l’humain abandonne la direction et referme l’écart en laissant au système l’interprétation de sa vie. La surface reste alors la même, un humain parle à un non-sujet, mais la direction est façonnée par des objectifs d’entraînement et une logique de plateforme, et plus personne n’en répond.
La dernière question ne vise pas l’IA. Elle vise le fondement de l’éthique des trajectoires elle-même. Le concept le plus profond de Žižek est la fêlure : l’endroit où un ordre ne coïncide pas avec lui-même, et pour lui la liberté habite précisément là. L’éthique des trajectoires place au même endroit une direction qu’elle comprend comme valeur. Que ce fondement accueille la fêlure en lui ou se contente de la recouvrir n’est pas tranché. La question reste délibérément ouverte, car une réponse rapide écraserait l’objection de Žižek au lieu de l’honorer.
Le douzième chameau pose ainsi une question très pratique à tout couplage que nous construisons, logiciel éducatif, assistance de soin ou agent conversationnel sur la table de la cuisine : conserve-t-il aux participants la capacité d’interroger leur propre situation, ou n’augmente-t-il que la fluidité avec laquelle cette situation est administrée ? Qui construit les liaisons en décide aussi.
→ La brève analyse complète “Le douzième chameau” est disponible sous Téléchargements, avec le cours de Žižek pas à pas, le cas Replika et la quatrième question ouverte sur la fêlure et l’orientation.